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Samedi 16 décembre 2006
Duels…

 

La brume épaisse et légère recouvrait de son tapis grisâtre ce qui semblait être les derniers vestiges d’une riche civilisation. Des immeubles érodés par le temps tels de noirs pics transperçaient le brouillard, désignant l’infinité du ciel de leur masse sombre. Répétant toujours la même mélopée, le vent sifflait dans les rues abandonnées. Cet air de folie décourageait les bêtes sauvages de pénétrer dans cette funeste forteresse symbole d’une modernité oubliée. En mille lieux le macadam avait éclaté vaincu par les plantes avides de vie et de lumière. Effrontément, les arbres faisaient face aux constructions délaissées. Avec assurance ils étendaient leurs branches sur le territoire reconquis. Témoins silencieux, des squelettes observaient cet étrange combat entre des forces méconnues et séculaires.

 

Pourtant quelques notes dissonaient dans cette harmonie renaissante. Des voix d’humains persistaient, perturbant la mélodie que la nature comptait jouer en ces lieux. Les cris d’insouciance des enfants redonnaient de la couleur aux murs. Le pas des adultes qui les accompagnaient offrait une courte renaissance à des avenues jadis rayonnantes de beauté. Ils étaient une cinquantaine à survivre en ces lieux mythiques qui autrefois faisaient la fierté de leur nation disparue. Dans cette monotonie grisâtre, ils s’étaient installés dans un ancien hôtel. Du luxe passé, il ne restait qu’un escalier magistral et un lustre de cristal qui de son tintement irrégulier semblait pleurer son destin décadent. Impuissant, il assistait chaque jour au continuel passage de ces humains en haillons. Le matin, il les voyait partir à la chasse, puis l’après midi,  il les regardait souiller du sang de leur gibier le sol de marbre. L’illustre époque où les dames venaient étaler ici leur beauté avec leurs étoffes et leurs bijoux de luxe paraissait révolue à jamais. Les entrées par lesquelles autrefois se pressaient les plus riches avaient toutes été condamnées avec le mobilier de l’hôtel. Seul un accès avait été conservé, gardé en permanence par deux vigiles faiblement armés.

 

Chaque soir dans le hall, on allumait un grand feu dans des poubelles en acier récupérées dans les décombres. Toute la nuit ils chantaient et on se contait des histoires jusqu’à ce que le sommeil les entraîne dans ses impénétrables méandres. Ils dormaient au premier étage sur des matelas installés à même le sol sans souci de confort. Dans la petite communauté il n’y avait pas d’ordre social établi. Leur vie se résumait à la chasse et à la cueillette pour se nourrir et à la musique pour égayer leurs soirées. Pourtant, parfois des distorsions apparaissaient dans le groupe. Homme et femme s’abandonnaient facilement à leurs envies charnelles, inspirés par l’aspect rassurant et chaleureux de l’hôtel. Mais les écarts nocturnes ne brisaient jamais la solidarité du matin. Malgré quelques sourdes jalousies, ils savaient tous qu’ils devaient rester ensemble pour survivre. Les dangers étaient nombreux et la nourriture pas toujours facile à trouver.

 

Au-delà des boulevards se trouvait leur territoire de chasse. Les bâtiments y étaient en moins bon état et la nature s’y exprimait pleinement. Cette seconde muraille de verdure semblait  protéger la petite communauté du monde extérieur. Au-delà, ils ignoraient ce qu’il y avait, de même personne ne devait connaître leur existence dans ces ruines. Malgré tout, ils restaient vigilant. Dans la forêt, ils ne se déplaçaient jamais seuls mais toujours en petit groupe. Les femmes participaient pleinement aux activités de chasse. On prenait les enfants avec pour les endurcir dès leur plus jeune âge.

 

Mais bien plus que par l’instinct de survie ou de reproduction, le groupe était uni par le plus précieux de leurs trésors. Au second étage était soigneusement rangés des centaines de livres, fidèles mémoires de leur passé. Leurs pages jaunies paraissaient leur offrir un soupçon d’Humanité et alimentaient leurs rêves. Les plus anciens membres essayaient de retransmettre leur savoir et apprenaient à lire aux plus jeunes, les initiant à la fantaisie des romans ou au réalisme des livres scientifiques. Ils savouraient les récits vantant la grandeur de leur nation et de ses idéaux. Tous se sentaient grandis, fiers d’être les descendants de ces hommes et femmes qui avaient si longtemps écrit l’histoire. Néanmoins dans les piles désorganisées, aucun de leurs écrits n’expliquaient la disparition de leur civilisation. Cette partie de leur passé était prisonnière d’un vaste réseau virtuel, rendu inaccessible faute d’électricité.  

 

Souvent, après la chasse, certains d’entre eux partaient en expédition à la recherche d’autres traces de leur histoire. Bien avant la chute de la nation, l’internet avait rendu obsolète les écrits papiers et il leur fallait souvent plusieurs semaines avant de trouver de nouveaux livres en bon état. On fouillait partout, dans les vieilles maisons bourgeoises, dans les bâtiments civils ou dans les immeubles désaffectés. Mais dans cette course effrénée à la connaissance, la nature était souvent la plus rapide, détruisant de sa croissance implacable la plupart de ces vestiges tant désirés.

 

Mais du destin aucun livre ne pouvait préserver la petite communauté. Inaudible pour eux, le vent contait leur chute prochaine. Le nouveau printemps bourgeonnerait dans les mares de sang de ces victimes innocentes qui par leur trépas laisseraient place à une nouvelle civilisation. Les murs de la cité vibraient de ce chant lointain, savourant d’avance leur vengeance sur leurs voisins les arbres. A l’ombre de cette nouvelle ère ils allaient retrouver leur grandeur.

 

Ce fut un samedi soir que démarra la grande fête qui marquerait le début d’un nouvel âge. Ils étaient une centaine d’hommes et de femmes, bien organisés et solidement armés à déambuler fièrement dans les avenues. Leurs vêtements semblaient neufs et vu du ciel, telles de petites taches colorées ils avançaient implacablement vers l’hôtel vétuste. A leur tête, une jeune femme donnait les ordres. Les soldats s’exécutaient fidèlement. A l’approche du quartier général de la petite communauté, ils se déployèrent en silence sans réveiller l’attention des deux gardiens. A maintes reprises déjà ils avaient repéré les lieux et observé les habitudes de ceux qu’ils allaient massacrer. Seule la complainte de la nature aurait pu alerter leurs proies.

 

Cinq minutes passèrent avant que débute la danse macabre. A chaque coup porté, les arbres versaient des larmes, la prophétie du vent était en marche. Les deux gardes furent abattus sans avoir le temps de répliquer. Les coups brefs des pistolets sortirent le reste du groupe de leur torpeur. Désemparés et encore endormis, ils durent s’organiser en catastrophe. Gérald, un jeune soldat des plus prometteurs fut désigné pour évacuer les plus jeunes et les anciens par une issue de secours dégagée à cet effet. Les autres se battraient avec leurs faibles armes, plus que tout ils devaient protéger les livres, unique reliquat de leur passé. Ils se placèrent en embuscade derrière chaque porte, espérant pouvoir repousser la vague hostile.

 

Mais le combat fut bref, un par un la petite armée décimait l’ancienne communauté, traversant sans peine les pièges et les barricades montés à la hâte. Les corps des vaincus furent traînés hors de l’hôtel à la vue des arbres désespérés, glissant quelques jeunes pétales sur les traînées rouges des victimes.

 

Plus loin, les fuyards avaient été repérés. La chef des armées donna rapidement des ordres les concernant et la poursuite à travers les boulevards commença. Le petit groupe n’avait qu’une faible avance sur les soldats et la peur d’une mort certaine les ralentissait tous. Gerald lui-même avait perdu l’espoir. A chaque foulée il sentait le souffle glacé de la mort s’approcher. Plusieurs fois il se vit étendu à terre, son corps inerte, rendu inutile par des balles dénuées de sentiments. Au fond de lui-même tout son être se révoltait contre cette vision de trépas. Seul, il avait une chance de survivre. Il serait l’Enée des temps modernes, celui qui vengerait son peuple par la splendeur d’une nouvelle nation de droit et de justice. Sa cause, alimentée par les écrits passés, pouvait bien justifier un ultime sacrifice de la part de ses derniers compagnons. Il ne pouvait survivre avec eux, mais de leur sang il bâtirait l’état de ses rêves et rembourserait ainsi sa dette de sang. Fort de cette promesse faite à lui même, il  les encouragea une dernière fois. Tous étaient à bout de force, leur dernière chance était de trouver une cachette et prier pour que les soldats ne les trouvent pas. Sans plus réfléchir, ils tournèrent dans une ruelle à leur gauche. L’obscurité était encore maîtresse du ciel et elle leur offrait son secours. Tous s’engouffrèrent dans la première maison rencontrée. Seul Gerald ne les suivit point et  la tête haute il s’éclipsa hors de vue des poursuivants.

 

Pendant ce temps, l’armée triomphante prenait ses quartiers dans l’hôtel. Ils se rassemblèrent dans le hall et tous s’agenouillèrent devant leur chef. Le lustre souffla quelques notes joyeuses pour accompagner les premières paroles de celle qui allait se proclamer impératrice.  

« Mes braves, relevez vous. » Commença-t-elle par dire. « Cette victoire, n’est pas la mienne mais celle de vous tous qui m’avez fait confiance et avez accepté de me suivre depuis le début. Aujourd’hui, par la force de notre courage et de notre détermination, nous avons posé la première pierre de la renaissance de notre nation en chassant les derniers fidèles au passé. Pour fêter cet avènement, nous allons envoyer des émissaires à toutes les tribus pour les inviter à nous rejoindre ; celles qui résisteront seront détruites. » Elle marqua une pause avant de reprendre son discours. « En ce jour béni des Dieux, j’annonce la naissance de l’Empire de Garanis et moi ,Caroline Virmont, jure de le servir dignement et dans l’intérêt de mon peuple. »

 

Impressionnés par le charisme de la jeune femme, les fidèles restèrent à genoux et la tête baissée en signe de dévotion. Elle leur avait donné une raison de vivre, une raison de se dépasser et de voir bien au-delà de leur honte du présent. Elle avait su les mener à la victoire et les convaincre que la volonté pouvait suffire à forger un monde nouveau.

 

Un dernier frisson parcourut le hall avant qu’ils se lèvent pour la gratifier d’une sincère ovation. Puis de manière solennelle,  ils vinrent un à un jurer fidélité à leur impératrice. Non loin, leurs femmes et enfants arrivaient enfin, escortés par quelques soldats. Pour le moment, l’Hôtel serait la résidence principale de l’impératrice. Ses sujets prendraient quartier dans les autres bâtisses de la rue.

 

Ainsi, une vague de renouveau submergea cet îlot d’humanité dans l’océan de verdure. Ensemble, on rebâtissait de nouvelles demeures. Chacun s’entraidait, on devait se presser car la splendeur n’avait qu’un temps…

 

Gérald utilisait ses dernières forces pour se convaincre de ne pas se retourner. Au fond de lui-même il priait pour ne pas entendre le cri d’agonie de ses camarades. Sa conscience le traitait de lâche. Elle se moquait de cet homme se prétendant soldat  et qui avait fui au nom d’un rêve chimérique. Elle harcelait tout son corps, l’obligeant à des efforts insensés pour ne plus l’entendre, ne plus la sentir. Il n’avait plus besoin d’elle pour avancer, ses paroles ne l’aideraient aucunement à venger les siens. Non, il n’était point un couard, elle avait tort et il allait le lui prouver. Sa volonté se détacha de son âme et il entreprit la grande traversée de la cité. Il était certain de sa destinée et la peur en personne l’avait abandonné. Alors que la nuit tombait, il parvint enfin à l’orée de la forêt. Il avait atteint ses limites et s’endormit caché dans un fourré.

 

Si son sommeil était paisible, celui de ses anciens compagnons l’était moins. Cachés dans la cave d’une vieille bâtisse, ils avaient été retrouvés peu de temps après le départ de Gérald. Les soldats leur avaient ordonné de sortir, braquant leurs armes sur les corps tremblants. A la file, ils avaient été escortés jusqu’à l’Hôtel impérial. Une fois là bas, on les sépara. On offrit une nouvelle famille aux plus jeunes. Ils seraient éduqués dans l’intérêt de l’empire et assureraient sa grandeur. Car plus que tout, il fallait des hommes intelligents pour construire l’avenir. Les anciens moins dociles furent menacés, s’ils ne se soumettaient pas, la jeune génération serait simplement fusillée avec eux. Trop attachés aux leurs, ils acceptèrent le marché que leur proposait l’impératrice. Ils allaient travailler à son service et retirer toutes les connaissances utiles des livres qui avaient été conservés. Ainsi, sous surveillance ils furent transférés dans l’immeuble voisin. On leur aménagea un lieu favorable au travail. Tous les écrits parlant du passé et les romans avaient disparu. Il ne restait que les livres scientifiques. L’impératrice ne voulait pas les laisser seuls détenteurs de la connaissance et elle envoya les plus érudits des siens apprendre avec eux. Ceux-ci seraient chargés de transmettre leurs connaissances au reste de la population. Elle allait créer une civilisation de savoir et de progrès qui imposerait son rayonnement aux autres nations.

 

Recourbé sur lui-même, Gérald fut réveillé par les voix de trois hommes qui traversaient à pas rapide les buissons et les ronces. Heureusement, ils n’avaient pas remarqué sa masse sombre mêlée au feuillage. Cinq minutes passèrent avant que la forêt retrouve son calme. Ces soldats le cherchaient-ils ? Avant de mourir, ses anciens compagnons l’auraient-ils trahi ? Il lui sembla trop dangereux de suivre ces hommes et il préféra rester encore caché un peu avant de chercher de la nourriture et préparer son voyage. Pour réaliser son rêve, il lui fallait rallier à lui des compagnons fiables et vigoureux. Peut être au-delà de la forêt trouverait-il de petites communautés comme la sienne. Elles ne seraient certainement pas facile à convaincre, mais il se devait d’essayer et de les prévenir du danger que représentait l’armée ennemie. De nouvelles voix lui parvenaient, une nouvelle troupe passa devant lui sans l’apercevoir. Il se décida à retenir sa faim encore quelques heures, il chasserait et se déplacerait au coucher du soleil.

 

Caroline Première, impératrice de Garanis, se réveilla dans cette espèce de langueur qu’offrent la sécurité et le confort. Elle était encore tout excitée par la victoire, son visage était celui d’une femme accomplie et sûre d’elle. Quand elle se pencha à la fenêtre, elle se fendit d’un large sourire. Ses compagnons avaient travaillé toute la nuit et déjà la rue semblait plus vivante. Dans son lit, un jeune soldat se frottait les yeux, pour lui aussi la nuit avait été longue. Il s’appelait Eric et servait l’impératrice depuis plus de deux ans. Il faisait partie de la même tribu qu’elle et il se souvenait encore des débuts de la petite armée lorsque Caroline avait décidé son peuple à reconquérir la capitale et réunifier les tribus. Ils avaient dû trouver des armes et s’organiser pour espérer vaincre. Les plus anciens au début étaient très réticents mais le charisme de l’impératrice les avait vite convaincus. A présent la cité était à eux, les autres communautés se joindraient certainement à leur rêve sans combat inutile. Caroline quitta la pièce une fois habillée et réquisitionna une partie de l’armée pour parcourir le pays et attirer des colons ici même. Son objectif était de monter la population de la cité à 1000 habitants d’ici le début de l’hiver. Les émissaires partiraient par groupes de trois, deux iraient au contact direct  avec les autochtones et le troisième resterait à l’écart et préviendrait l’Impératrice en cas de refus.

 

Pour assurer leur domination, elle devait moderniser l’armée en la rendant plus mobile et surtout assurer le ravitaillement de la population et des troupes. Elle consulta les sages. On lui conseilla de faire comme dans l’ancien temps, le peuple devait semer des champs et en récolter les fruits. Pour rendre ses unités plus rapides, il fallait capturer des animaux sauvages, les apprivoiser puis les monter. On lui montra des illustrations de chevaux, d’ânes et de bien d’autres bêtes. Ils pensaient que certains de ces animaux étaient encore habitués à l’homme et ne serait donc pas trop durs à utiliser. Une fois renseignée, elle rendit visite aux nouveaux résidents. Chacun lui exprimait une très grande reconnaissance et montrait les progrès accomplis durant la nuit avec une très grande fierté. Un mois serait peut être suffisant pour offrir de bonnes conditions de vie à la plupart de la population. On utilisait les pierres et les blocs de béton des bâtiments les plus usés pour réhabiliter les autres. Avec des outils rudimentaires on abattait les arbres pour se chauffer le soir et pour renforcer les structures. Des chasseurs avaient été envoyés pour nourrir la population et lui donner assez de forces pour accomplir son travail de titans. La seule chose qui inquiétait vraiment Caroline était de voir son armée ainsi affaiblie pendant plusieurs mois, très peu d’hommes restaient pour protéger la communauté. Elle avait réparti ces derniers en différents points stratégiques autour du quartier. Ils étaient par deux et se cachaient dans les étages supérieurs des plus hautes structures. Pour leur part, les enfants avaient pour mission de trouver des munitions ou tout autre objet utile. Etrangement, l’ancienne communauté s’était plus intéressée aux livres qu’aux armes. Pourtant ces dernières étaient nécessaires pour survivre dans ce monde incertain.  

 

Dans l’immeuble voisin, Julius, un vieil homme de l’ancienne communauté regardait lui aussi les progrès accomplis en moins d’une journée. Jamais il n’avait pensé que la volonté d’une seule personne pouvait donner tant d’ardeur aux autres. Il aurait bien voulu haïr cette dame qui avait massacré ses amis, mais à eux aussi elle avait redonné espoir. Elle les avait déracinés du passé pour leur montrer la cruelle réalité. Malgré tout, il ne partageait pas ses idées, nourri par de nombreux écrits il ne pensait pas que le peuple devait être dirigé par une seule personne malgré ses mérites. Les rêves d’un ne devaient pas aliéner l’existence des autres, on devait prendre les décisions en concertation. Mais il ne se sentait pas en droit de s’exprimer pour le moment. Lui et les autres survivants étaient prisonniers plus que citoyens, aux plus anciens on n’accordait qu’une faible confiance. Pourtant aucun d’eux n’avait grandi dans la haine des autres, depuis toujours ils subissaient les aléas de la nature. L’attaque contre l’hôtel n’était qu’un événement en plus dans leur vie sur laquelle ils n’avaient aucune prise. Quand l’impératrice vint les rencontrer, il se remit au travail, chassant ses pensées pour se concentrer sur sa demande. Elle voulait renforcer l’armée et nourrir son peuple. Pour cela, il lui fallait agir rapidement. Mais son objectif second était que les sages trouvent dans les livres le moyen d’utiliser les différentes technologies qu’on trouvait encore dans la ville et dans les immeubles. Les écrits parlaient d’électricité, d’internet, d’automobile, de lampadaires, de réfrigérateurs et de milliers d’autres accessoires dont la population ne pouvait actuellement se servir. Ce serait un grand bond en avant si on parvenait à maîtriser ces technologies oubliées.  

 

Comme prévu, les enfants de la tribu de l’hôtel avaient été répartis dans des familles d’accueil. On les avait séparés pour mieux les contrôler. Les plus vieux avaient à peine 7 ou 8 ans. Certains étaient très turbulents et leur esprit était parfois assez mûr pour comprendre ce qui s’était passé. Caroline en avait conscience mais elle ne pouvait se résoudre à éxécuter des enfants même si ceux ci pouvaient devenir dangereux si leur haine persistait en grandissant. Elle devait trouver un moyen pour noyer leur ressentiment dans de grands principes afin de mieux les utiliser pour son grand dessein. Ainsi, on décida de réserver un bâtiment pour leur éducation. Ils seraient mêlés avec les autres enfants de leur âge, les meilleurs seraient récompensés afin de stimuler l’esprit de compétition et de les diviser dès le plus jeune âge. Ils pouvaient bien se haïr entre eux, tant qu’ils étaient dévoués à leur impératrice et à ses idées de progrès. Ainsi, une première hiérarchie s’établissait, l’Impératrice était à la tête de tous, les sages menaient les recherches et avaient une grande influence sur elle en tant que conseillers et éducateurs de la jeunesse, l’armée était fidèle et respectée par tous. Le reste de la population obéissait aux ordre de manière dévote, assurant la construction des bâtiments et dans un futur proche la culture de champs ou l’élevage des animaux sauvages. Tous avaient la liberté de suivre des cours et de lire les livres autorisés, mais très peu en profitaient, trop occupés par leurs autres tâches.

 

Seul Gérald restait à l’écart de ce grand chamboulement. Depuis cinq jours il parcourait la forêt avec la même conviction. Il n’avait encore rencontré aucune autre tribu mais il se doutait bien que sa quête serait longue. Les seuls hommes qu’il croisait parfois étaient toujours les troupes de l’impératrice. Par sécurité, il se déplaçait uniquement la nuit, s’aidant des étoiles qu’il parvenait à déchiffrer à travers les feuillages. Le sixième jour de marche, il sortit enfin de l’épaisseur de la forêt. Devant lui, s’étendait de vastes plaines désertes, inondées par des herbes hautes et des fleurs aux couleurs chatoyantes. A cet instant, il aurait voulu partager sa joie avec ses amis, se rouler dans les herbes et s’abandonner à quelque paresse sous le soleil levant. Sa conscience se rappela à lui et lui fit verser quelques larmes inopportunes. Il hésitait à traverser les champs en plein jour, il risquait d’être repéré trop facilement. Ainsi, il campa à la lisière de la forêt, attendant avec patience que le sommeil gagne le soleil. Enfin, la nuit recouvrit l’horizon de son écrin et il pouvait à nouveau avancer sans être aperçu. Il marcha trois heures, revigoré par la vue dégagée et l’odeur des plantes. Sa vision s’était habituée au noir et il crut à une hallucination quand il vit virevolter au loin la flamme légère d’un feu de camp.  Il devait s’approcher avec prudence, peut être s’agissait-il de troupes de l’impératrice qui battaient la campagne pour massacrer d’autres peuples. Il rampa au plus près et ne put retenir un soupir d’amertume en voyant trois soldats impériaux discutant joyeusement avec une tribu entière. Ils avaient des bagages avec eux et devaient certainement se déplacer vers la capitale pour s’y installer. Ainsi, ces soldats qu’il avait croisé à plusieurs reprises n’étaient ils pas là pour lui mais uniquement pour joindre d’autres communautés. Sa quête s’annonçait plus ardue que prévue, mais il restait convaincu que bien des groupes refuseraient la domination barbare de ses ennemis. Il devait continuer à avancer sans peur et alors seulement son destin s’accomplirait. Ainsi il s’éloigna en silence pour trouver un endroit sûr où bivouaquer durant le jour.

 

Mais ses espoirs ne se réalisaient pas. Il croisa encore plusieurs tribus en déplacement, toujours escortées par des soldats ennemis. Cela faisait maintenant trois semaines qu’il errait seul loin de la capitale et de ses compagnons assassinés. Il ne savait plus où était la vérité dans ses actes. Il commençait à douter de la véracité de son destin qu’il s’était construit. Et s’il n’était pas né pour être un héros mais pour mourir avec ses amis ? Face à sa conscience il faiblissait et ses crises de larmes se multipliaient. La solitude l’oppressait et le rendait moins vigilant. A présent il n’hésitait plus à parcourir la campagne en plein jour. Son unique plaisir était de sentir le soleil chauffer son visage et sécher ses larmes. Un jour alors qu’il allait se remettre en route, il sentit une présence proche de lui. A force il avait développé un instinct presque animal, tous ses sens étaient devenus plus fins. Il s’empara d’un bâton et attendit quelques instants. Alors seulement la silhouette d’une jeune femme se détacha. Malgré sa fine taille, ses épaules étaient vigoureuses. Son visage était marqué par la faim mais ne montrait aucune peur face à lui. Toujours méfiant, il abaissa un peu son bâton. Elle fit trois pas en avant puis se présenta. Elle s’appelait Virginie, son peuple avait été massacré deux jours auparavant car il avait refusé de se soumettre au nouvel empire. Gérald fut surpris de cette annonce, ses ennemis s’étaient constitués en empire et massacraient les tribus réticentes loin des frontières de son ancienne cité. A son tour, il se présenta. Ils décidèrent de faire route ensemble. Virginie lui expliqua qu’elle se dirigeait bien au-delà de l’horizon. D’après les rumeurs, il existait un autre pays qui n’avait pas connu la déchéance de leur nation et où ils avaient peut être un avenir. Gérald se laissa convaincre par ses mots, oubliant ses rêves qui lui semblaient d’un coup stupides face à cette belle femme qui lui offrait une voie nouvelle.

 

Loin d’eux, l’empire grandissait et se modernisait. Les sages avaient appris à maîtriser certaines technologies. L’un d’eux avait même compris les principes de l’électricité sans parvenir pour autant à l’appliquer. Chaque jour de nouveaux colons arrivaient et s’installaient dans les rues adjacentes. La nature autrefois maîtresse en ces lieux subissait en silence sa débâcle annoncée. Les arbres se faisaient moins nombreux et on dégageait de grands espaces pour y planter des semences diverses. Les rues autour de l’hôtel ressemblaient à une foire géante, où se croisaient les animaux capturés dans la forêt avec les travailleurs acharnés de l’empire. Un style nouveau naissait sur les façades des maisons et des immeubles, l’ancien moderne se mélangeait avec les matériaux récupérés et le bois vert. Il donnait à la ville un air de carnaval permanent, plein de couleurs, de joie et de bruits. L’Hôtel impérial avait aussi été rénové et retrouvait un peu de sa splendeur. Dans le hall central on avait installé un fauteuil qui faisait office de trône et où l’impératrice écoutait les doléances de son peuple. La plupart venaient faire part de l’avancement de leurs travaux, certains parfois venaient se plaindre de leurs voisins ou des nouveaux arrivants. Elle avait organisé le pouvoir autour d’elle, à sa droite Eric avait été nommé chef des armées, à sa gauche Claude un des sages de sa tribu avait été nommé grand conseiller. Pour s’assurer leur fidélité, elle partageait par alternance sa couche avec les deux. Dans leur esprit dévotion et amour se mêlaient. De même, elle contrôlait toute la population à l'aide de son armée de l’ombre. Elle était composée par une vingtaine de femmes d’âges différents, toutes fidèles à l’impératrice et qui savaient faire parler les hommes en utilisant leurs charmes. Ils leur exprimaient leurs rêves, leurs aspirations et leurs espoirs, et les espionnes relataient chacune de leurs paroles à l’Impératrice. Pour éviter qu’on la jalouse, elle avait étendu le système de méritocratie à toutes les classes de la société, elle poussait le peuple à la grandeur, ceux qui réussissaient étaient mal aimés par les autres qui étaient prêts à tout pour les égaler. Ainsi, la société de la cité avançait à grand pas et personne ne pouvait contester son pouvoir sans qu’elle le sache.

 

La rumeur de la naissance de l’empire s’était étendue et les mouvements de population s’amplifiaient à travers la campagne.  Des chemins de terre se traçaient naturellement dans la forêt. Comme prévu, peu de tribus avaient refusé l’offre de l’empire. La plupart n’étaient soudés que par le besoin de survie et l’opulence de la cité les convainquait aisément. Ceux qui résistaient étaient simplement massacrés. L’armée avait été considérablement renforcée et se mouvait rapidement grâce à des chars tirés par des cochons apprivoisés. On n'était parvenu à capturer qu’une dizaine de chevaux et ceux-ci ne se laissaient pas encore monter.

 

Quand l’été commença, l’objectif des mille habitants avait déjà été franchi, ce qui n’était pas sans poser des problèmes de nourriture. Mais les contestations les plus fortes étaient réprimandées par la force, le peuple devait faire confiance à son impératrice. L’empire ne se bâtirait pas en un jour et il fallait attendre les premières récoltes. Les citoyens les plus dévoués à l’impératrice avaient construit un bâtiment à sa gloire afin de rappeler à toute la population ce qu’elle lui devait. Les nouveaux colons adhéraient vite aux idéaux de la capitale, ils ne pouvaient avoir  foi dans le progrès que quand ils voyaient la cité se transformer chaque jour sous leurs yeux. Tous voulaient être acteurs de cette révolution et du futur qu’on leur promettait.

 

L’été touchait à sa fin quand Gérald et Virginie atteignirent enfin leur destination. Ils n’avaient rencontré aucun autre compagnon, ce qui ne les tracassait guère tellement ils étaient devenus proches. Gérald s’était laissé conquérir par le naturel de Virginie. Elle l’avait sauvé du désespoir dans lequel il plongeait doucement. Il lui était entièrement dévoué, et s’était soumis à elle comme il se soumettait autrefois au présent. Durant leur voyage, ils avaient partagé bien plus que des rêves et tous deux étaient hantés par le souvenir de leurs longues nuits d’amour. Devant eux, un long mur délimitait la frontière entre leur nation et celle qu’ils voulaient gagner. Leur espoir se trouvait de l’autre côté. Gérald en premier gravit le mur en s’aidant des imperfections du béton. Il se blessa les mains sur les bouts de verre qui devaient décourager les intrus sur le haut du mur. Sans se désarmer, il aida Virginie à monter et ensemble ils franchirent ce dernier obstacle à leur destin. De l’autre bord, le paysage n’était pas très différent. Il n’y avait pas plus de traces de civilisation ici et ce mur perdu au milieu de nulle part leur sembla incongru. Main dans la main ils continuèrent leur route, se sentant bien plus en sécurité au-delà des frontières de l’empire. Après un jour de marche, ils arrivèrent à un petit village. Pas plus de huit cents habitants ne devaient y résider, la plupart des bâtisses étaient en bois ou en pierre grise taillée. Tout deux furent saisis d’une sourde peur, tout ce qu’ils voyaient leur paraissait étrange. Alors qu’il faisait nuit, il y avait des lumières dans la rue et sur l’axe principal circulaient des véhicules, poussés par une force méconnue des leurs. Gérald en avait déjà vu deux ou trois dans la capitale de ces automobiles, mais il en avait ignoré l’usage jusqu’à présent. Adossé contre un mur et fumant une cigarette, un homme âgé d’une quarantaine d’année les avait aperçus. Mais il s’effaça aussitôt dans une ruelle. Il s’était précipité un peu plus loin dans le seul lieu de vie du village, un restaurant familial où les villageois venaient se détendre chaque soir pour bavarder, manger et boire du bon vin. La face rougie, il y entra avec fracas. Les autres le questionnant du regard, il prit de suite la parole. « Venez vite les amis, il y a deux sauvages dans la rue qui se sont sauvés de la réserve. Allons les accueillir comme il se doit. » Et comme d’une seule volonté tous les hommes se levèrent et les femmes baissèrent les yeux, impuissantes face à cette vague d’hostilité. La vingtaine de gaillards n’eurent aucun mal à trouver le couple dans l’avenue principale du village. Gérald et Virginie impuissants ne tentèrent même pas de fuir. Ils se serrèrent simplement l’un contre l’autre pour se rassurer. Mais telle une masse implacable, le groupe fondit sur Gérald sans même réfléchir et ils le tabassèrent dix longues minutes. Virginie tellement effrayée ne parvenait pas même à crier, elle ne pouvait rien pour lui. On lui fit comprendre qu’on ne voulait plus jamais le voir par ici et ils le traînèrent en sang hors du village. Ensuite, leur haine se transforma en désir pour sa compagne. Ils l’emmenèrent de force dans une grange et au petit matin elle fut à son tour jetée hors de la cité. Elle parvenait encore à peine à se tenir debout, honteuse de n’avoir aucun recours contre son cruel destin. Elle se résigna de ne voir nulle part son ancien compagnon et décida de continuer seule vers l’inconnu dans ce nouveau pays aussi sauvage que l’empire. Quelques heures plutôt, Gérald s’était traîné comme il avait pu loin du village. Il pensait Virginie morte. Il se sentit stupide d’avoir cru à un monde meilleur, les frontières ne changeaient pas les hommes. Un temps il avait voulu croire à la justice et au droit, mais ces valeurs étaient impuissantes face à la haine et à la peur qui animaient chaque être humain. La vie ne laissait que deux choix, se résigner ou se venger. Il allait dépasser tous ses prédécesseurs et étendre sa haine sur l’empire comme sur sa nouvelle patrie. Son nouveau rêve était d’être le maître des destins des deux nations. Et ainsi, le couple prit un chemin différent vers une même destination, leurs convictions brisées par la nature de l’homme.

 

Quatre ans s’étaient écoulés pour l’empire et pour les survivants de l’ombre quand deux inconnus se présentèrent à la cour impériale. Ils étaient en habit diplomatique et se disaient envoyés par le ministère du commerce de la République d’Alintai, la grande nation voisine de l’empire Garanis. Plusieurs rapports avaient rapporté l’existence de l’empire et ils venaient en ami lier des relations commerciales préférentielles. Ils avaient fait long voyage et l’impératrice les invita à se reposer. Ils présenteraient leur doléance le lendemain dans les récents jardins de l’Hôtel impérial pour le déjeuner. Ainsi, trois gardes impériaux accompagnèrent les deux invités dans des appartements particuliers aménagés à cet effet dans une ruelle voisine. Ces derniers n’étaient pas très rassurés de sentir des armes pointées derrière leur dos et surtout ils avaient encore du mal à admettre ce que les sauvages de la réserve avaient accompli ici sans jamais être inquiétés. Dans la rue principale qu’ils parcouraient à présent, le manège continu d’une modernité singulière s’offrait à eux. A partir de connaissances disparates, l’empire était parvenu à maîtriser nombre de technologies et en faisait un usage assez inattendu. Les voitures servaient à cuire les mets pour les différentes collectivités, les ustensiles de cuisine faisaient vibrer la population lors de grands concerts sur les places de la cité. Pour sa part, l’électricité était utilisée pour alimenter des souffleries qui fournissaient à grands renforts de bois de la lumière et de la chaleur pour tous. Les deux hommes avaient du mal à évaluer la population réelle de la capitale, ils devaient être au moins sept mille voire plus. Après cinq minutes de promenade, ils arrivèrent dans leurs chambres.

 

 

Elles étaient décorées très simplement, un lit, une commode, une table pour dîner et quelques tableaux de la vieille époque étaient accrochés au plafond. Chacun des deux invités avaient sa propre chambre. A l’intérieur les attendait une compagne pour la nuit fournie gracieusement par l’impératrice. Les sages lui avaient assuré que c’était ainsi qu’on traitait les invités dans l’ancien temps. De même, sur les tables avaient été disposés des produits locaux, viandes et fruits dont la saveur n’avait rien à envier aux produits modifiés de la République.

Le lendemain, à leurs regards radieux l’impératrice comprit qu’ils avaient passé une nuit charmante. A présent ils pouvaient partager le déjeuner et parler affaires. On fouilla les invités avant de les laisser seuls avec l’impératrice. Comme prévu, ils s’étaient installés dans un petit jardin d’hiver à l’arrière de l’Hôtel, l’épaisseur de la verdure protégerait leurs paroles des oreilles indiscrètes. Quelques oiseaux capturés dans la forêt espionnaient le trio, bien cachés dans les feuilles grasses des plantes. Le soleil qui perçait faiblement à travers la baie vitrée étendait ses grands rais de lumière juste au dessus de la tête de l’impératrice. Elle semblait parfaitement confiante face à ses deux interlocuteurs, grâce à son armée de l’ombre elle savait déjà la réelle raison de leur venue. La faiblesse des hommes face aux femmes l’égayait particulièrement et elle s’amusa à paraître surprise quand ses deux invités lui proposèrent leur marché. Ils voulaient que l’empire produise des armes et d’autres produits de « consommation courante » pour la République afin de la renforcer discrètement contre ses ennemis. En échange, l’empire serait payé et on les aiderait à comprendre les nouvelles technologies, dont l’internet. De plus l’existence de l’empire serait cachée aux autres pays voisins ce qui lui permettrait de continuer à se développer en paix. L’un des hommes sortit de sa sacoche un petit sachet pour montrer à l’impératrice les produits qu’ils voulaient produire ici. Il étendit sur la table des herbes, des pilules et de la poudre blanche. Il lui expliqua que ces produits se vendaient très bien dans la république mais que des groupements de personnes s’y opposaient vivement et que leur production devait donc être discrète. L’impératrice voyait dans cette offre une occasion exceptionnelle pour assurer le développement de l’empire. L’argent servirait à acheter de la nourriture pour toute la population qui souffrait de plus en plus de carences alimentaires. Les technologies proposées par la république seraient utilisées à des fins collectives. Beaucoup d’hommes et de femmes dans l’empire n’avaient aucun travail, ils seraient affectés aux laboratoires de production et à la fabrication des armes. Une fois les termes de l’accord fixés, tous trois signèrent le traité commercial. En guise de cadeau, ils laissèrent à l’impératrice le sachet avec les différentes drogues qui ne tarderaient pas à inonder la république. Touchée par leur gentillesse, l’impératrice offrit aux deux hommes ses meilleurs cochons de trait qui faisaient sa grande fierté. Elle ne doutait pas un instant que ses invités feraient ainsi grande impression dans la capitale de la République.

 

Le soir même on organisa une grande fête dans l’hôtel impérial pour célébrer l’ouverture de l’empire au monde moderne. Tous les notables furent invités, architectes, commerçants, sages, soldats émérites, etc… Parmi cette foule, on trouvait des survivants de l’ancienne communauté dont Julius que la cour appréciait particulièrement pour sa grande intelligence et son inimitable créativité. Dans le hall les invités se pressaient, éblouis par la beauté de la résidence impériale. Les marbres d’antan avaient été lustrés, le plafond avait été repeint avec grand soin. On pouvait y admirer de somptueuses représentations de scènes de bataille présentant Caroline et son invincible armée. Au centre était disposée la table pour une centaine de convives. A l’Hôtel et dans les maisons visitées on avait retrouvé de l’argenterie et des assiettes en porcelaine fine qui donnaient un air de raffinement particulier à la réception. L’impératrice avait nommé quelqu’un chargé de toutes ses réceptions, il était conseillé par les sages qui puisaient leurs connaissances dans les vieux livres de bonne éducation. Plus que tout, elle refusait qu’on la prenne pour une barbare et elle voulait gagner le respect des deux étrangers de la République. Le dîner se déroula dans la bonne humeur, l’alcool était bu ici avec modération et on lui préférait la bonne viande qui remplissait l’estomac et n’abrutissait pas l’esprit. Les femmes dans l’empire restaient dociles aux avances des hommes, tous deux s’abandonnaient facilement dans leurs instincts naturels sans sacraliser les sentiments. Vers minuit, les invités se séparaient doucement, certains regagnaient leurs appartements, d’autres prenaient l’air dans l’avenue principale. Les intimes avaient accès à l’étage supérieur dans les salons de l’impératrice. A cet instant, elle s’y trouvait avec les deux émissaires étrangers, Claude, Eric et quatre membres de sa fidèle armée de l’ombre. On allait tester le petit sachet qui avait été offert à Caroline. Avec méthode, l’un des deux étrangers expliqua l’usage et les effets des différentes drogues. On commença avec l’herbe, puis on testa les pilules juste avant la poudre blanche. Les effets ne se firent pas attendre, à part les hommes de la République, aucun des autres n’avait jamais goûté à ces produits. Des bouffées d’intense excitation précédaient de grands moments de solitude dans l’inconnu du subconscient. Les drogues faussaient la vision de la réalité de chacun. Deux jeunes filles s’occupaient avec attention des deux invités, mettant toute leur passion amplifiée par les stupéfiants pour satisfaire chacun de leur désir. Derrière le mur du salon, l’Impératrice et Claude s’étaient éclipsés dans la chambre de Caroline oubliant toute discrétion. Eric fulminait, voyant mille fois l’enfer dans ses délires. Il renvoyait chacune des avances des deux autres filles qui restaient avec lui sur un confortable canapé. Il n'en voulait qu’une, l’Impératrice. Il ne pouvait accepter plus longtemps de la partager avec un minable comme Claude. Elle serait sienne ! Il sortit du salon et commença des allers-retours dans l’étroit couloir à côté des toilettes. Les deux jeunes filles un peu déçues et surprise de son comportement regardaient ses déambulations nerveuses, mais elles restaient paralysées sur le canapé sous l’effet de la drogue. Dans sa poche, Eric tenait fermement son couteau de combat qui lui avait sauvé cent fois la vie par le passé. Sa seule crainte était que son amour ne soit pas assez fort pour porter le coup fatal à son adversaire.  Ce dernier, inconscient du danger qui l’attendait, se prélassait encore dans le lit de l’impératrice, les effets de la drogue lui étaient favorables et Caroline lui souriait comme jamais. Il la quitta à regret pendant deux minutes pour aller aux toilettes. Dans le couloir il rencontra Eric, les yeux rougis par les larmes et la face déformée par la haine. Surpris de le voir ainsi, Claude s’avança vers lui pour lui demander si tout allait bien, mais seul le premier mot sortit de sa bouche. D’un geste rapide et assuré, Eric lui avait enfoncé la lame dans le cœur, lui ôtant la vie sans pitié. Quand il retira le couteau, Claude regardait encore Eric tout surpris de cette mort qu’il n’attendait pas. Il s’effondra avec cette stupide expression sur son visage et Eric cracha sur son corps inerte avant de rejoindre l’impératrice. Mais un cri d’effroi stoppa net son avancée, une des filles l’avait vu perpétrer le meurtre. L’onde de choc s’étendit à tout l’hôtel et Caroline donna des ordres rapides aux gardes pour faire évacuer tous les invités et seuls restaient Eric et elle même. Sur ses épaules elle portait un long châle finement tissé que lui avait offert un de ses sujets en signe de reconnaissance. Il cachait partiellement sa nudité et recouvrait une autre pièce de tissu sur son corps. Malgré l’unique présence d’Eric, elle retenait ses larmes et sa colère. L’esprit encore possédé par les stupéfiants, ses regards se perdaient entre le corps étendu de son amant et les yeux brillants de passion de son premier amour. De ses mains légèrement tremblantes, elle déposa son étoffe sur Claude en signe d’un premier hommage et l’embrassa une dernière fois. Décontenancé, Eric posa simplement sa main sur son épaule pour la consoler de la peine qu’il lui avait fait subir. Sa folie première laissait place aux regrets et il parvenait à peine à masquer son grand désespoir. Caroline se releva et le regarda en face, cherchant ses mots dans l’expression d’Eric. Malgré ce meurtre, ce dernier restait un de ses plus fidèles sujets. Il était totalement soumis par ses passions et commandait les armées qui avaient un profond respect pour lui. Elle ne pouvait venger la mort de Claude par un autre meurtre, mais elle ne pouvait pas non plus lui pardonner. Son visage s’éclaircit un instant pour cacher ses profondes pensées et elle s’abandonna dans les bras d’Eric qui semblait à présent totalement assuré de l’amour de l’impératrice pour lui, sans se douter qu’il n’était qu’un outil du pouvoir pour atteindre des sommets qu’il ne partagerait certainement jamais...

 

Le lendemain alors que les deux étrangers regagnaient la République, la capitale de l’empire se voila de noir pour honorer la mémoire de Claude. A sa place, l’impératrice nomma Julius comme premier conseiller. Celui-ci ne pouvait refuser l’offre et il admirait toujours plus cette grande dame qui à partir de rien faisait renaître une nation oubliée. En ce qui concernait les drogues, elle acceptait toujours qu’elle soit produite dans l’empire mais leur usage serait strictement interdit. Leur effet était trop imprévisible et représentait un réel danger pour la stabilité de l’empire.

 

Les deux émissaires étaient venus en voiture jusqu’à la capitale de Garanis mais ils avaient préféré cacher le véhicule dans la forêt. Il ne leur fallut que deux jours pour retourner dans leur capitale. En route, ils avaient abandonné les deux cochons de trait, ils ne voulaient pas être la risée de leurs amis. Dès leur arrivée, ils se rendirent au ministère du commerce pour faire leur rapport. On les fit attendre dans les salons une petite demi-heure. Ils étaient heureux d’être revenu à la civilisation loin de la jungle et de ses rites barbares. Ils regrettaient seulement leur compagne des deux nuits précédentes. Alors qu’ils en discutaient jovialement, le ministre ouvrit la porte de son bureau pour les accueillir. Un autre homme était avec lui, assis dans un fauteuil en cuir il regarda entrer les émissaires avec un sourire discret. Ils saluèrent le ministre puis avec beaucoup de respect le second homme. On les invita à s’asseoir et à faire leur rapport. On discuta deux minutes puis les deux émissaires quittèrent la salle avec leur récompense.

 

Le ministre restait silencieux, il essayait de sonder son voisin. Celui-ci gardait son sourire triomphant, celui qu’on appelait ici le métèque avait gagné suffisamment en influence pour soudoyer les plus hautes sphères politiques de la République. Il lui avait fallu quatre ans depuis son arrivée dans la capitale pour atteindre les sommets du grand banditisme. Il ne montrait ni peur, ni remords dans ses affaires. Certains le traitaient de monstre, d’autres de génie du mal. Il contrôlait la plupart des salles de jeux clandestines de la cité et il allait se lancer dans la production de masse d’armes et de drogues, avec l’aval du ministre du commerce qui toucherait un pourcentage suffisant pour financer sa future campagne contre l’actuel président. Ce dernier était au courant de ces trafics, mais il tenait bien plus à sa vie qu’à l’éthique de la démocratie. Et ces méthodes étaient monnaie courante, le peuple votait et les dirigeants s’engraissaient sur sa crédulité.

 

Le métèque, qui n’était autre que Gérald, brisa le silence. Les détails pratiques restaient à régler, il fallait construire dans l’empire les infrastructures nécessaires pour produire les armes et la drogue sans éveiller l’attention de l’opinion publique et des pays voisins. Il eut l’idée de faire rédiger un rapport sur les conditions de vie affreuses dans l’empire et la nécessité d’une mission humanitaire en insistant sur le fait que cette mission devait rester secrète pour ne pas effrayer le peuple quand à l’existence d’un ordre social construit chez les sauvages. Ainsi le texte serait communiqué uniquement au président, l’argent ou la force saurait le convaincre. Le ministre suggéra d’installer une ambassade dans l’empire pour veiller au bon avancement des travaux et à l’acheminement de la production. Gérald acquiesça et proposa ses deux hommes de main qui connaissaient déjà le terrain. Le premier n’y vit aucun inconvénient et accepta le marché. Avant de partir Gerald lui tendit une mallette remplie de billets, lui promettant en riant que bien d’autres suivraient.

par Zanelli publié dans : Nouvelle communauté : SFFF
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